Culte vaudou et maison des esclaves

Dimanche 22 janvier 2017

Après un réveil matinal pour cause de messes religieuses (je vous décrirai tout ça dans un autre article parce que c’est quand même exceptionnel), j’ai pris mon petit déjeuner avec Joy et Thibault, j’ai un peu trainé et joué avec quelques enfants qui se trouvaient devant notre maison avant de me préparer pour une journée pas comme les autres.

En route pour Togoville

Beaugars, un membre de l’asso, est venu nous chercher avant de nous accompagner vers Togoville. Il s’agit d’une petite ville à environ 45 minutes de route, situé au niveau du lac Togo. Pour y aller il faut prendre un taxi, et pour prendre un taxi rien de plus simple : il suffit de quitter nos petits chemins de terre et marcher quelques minutes pour rejoindre la route la plus proche. A peine arrivés sur cette grande voie, impossible d’échapper aux klaxons de centaines de véhicules qui roulent dans tous les sens. BIIIP ! BIIIIIP ! BIP! BIP! Je n’avais jamais entendu quelque chose d’aussi bruyant.

A part les messes du matin du coup…?

Beaucoup de zems (taxis-motos) s’arrêtent, mais nous étions six et nous avions besoin d’une voiture. Nous avons trouvé notre taxi, et après négociation il est d’accord pour nous emmener à destination. Nous longeons les côtes, nous y découvrons les grandes plages de Lomé, avec leurs vendeurs ambulants et ces gens qui font la sieste sous les cocotiers. Il reste beaucoup de vestiges datant de la colonisation allemande, d’anciennes maisons, ou de vieux pontons, rouillés et rendus hors d’usage par le temps.


Militaires et arrestation

Après une vingtaine de minutes de trajet, des militaires peu commodes (jouer au grand méchant loup est une de leurs compétences favorites) nous arrêtent pour faire des contrôles d’identité, un peu comme bon leur semble hein. Ils veulent donc voir nos papiers, ainsi que ceux de notre chauffeur. A ce moment là on se dit : Oh! C’est parce qu’on est trop dans la voiture? Beaugars nous dit que même si nous sommes est 7 ou 8 c’est normal et qu’il n’y a aucun soucis. 8 dans une voiture c’est normal?? Ah ok !

Après quelques minutes de discussion, les militaires qui sont armés deviennent assez agressifs, attrapent notre chauffeur et l’obligent à rentrer dans leur véhicule. Ils nous demandent de descendre de la voiture, on obéit en se demandant ce qui se passe. Un des militaires nous explique finalement que notre chauffeur n’a pas le titre de licence , pire encore, il n’a pas de permis. Et puis why not, pour continuer dans la lignée : il a en fait un faux permis, sauf que ce document qu’il a fièrement brandit contenait la photo d’un yovo (homme blanc) et non la sienne .

Même si on se sentait désolés pour ce monsieur sympathique on a quand même bien ri et les militaires aussi finalement. Je ne sais pas trop à quel moment il s’est dit que ça passerait en cas de contrôle, peut-être pensait-il dire qu’il avait un peu bronzé depuis la prise de cette photo? Pas malynx!!! Bref, ils l’ont emmené, on a rien payé et on a retrouvé un taxi dans la foulée. Au revoir monsieur 😦 !


Trajet en pirogue

Notre second chauffeur nous dépose au sud du lac Togo. Nous marchons un peu et rejoignons un homme au bord de l’eau, qui , en échange d’une certaine somme, nous conduira jusqu’à Togoville en pirogue. La traversée dure une vingtaine de minutes, il pousse la pirogue de toutes ses forces à l’aide d’un énorme bâton qui touche le fond marécageux de l’eau. Il fait très chaud mais le vent s’est levé et il apaise les coups de soleil de la journée plage du jour précédent (surtout pour Joy qui ressemblait à une crevette amoureuse). Quel beau sentiment de liberté !

A peine un pied posé de l’autre côté du lac, une dizaine d’enfants nous repèrent au loin et accourent pour nous demander de l’argent. Je crois que nous ne leur avons rien donné cette fois-ci et ils sont repartis aussi vite qu’ils sont arrivés.

Personnellement, j’ai souvent acheté un petit quelque chose, payé des verres/à manger, ou donné des petits trucs pendant mon séjour, mais c’est souvent quelque chose qui me met mal à l’aise (sauf si ce sont des amis). Lorsque nous ne connaissons pas les personnes concernées je trouve que ce geste établit directement un rapport dominant/dominé entre les deux parties, et je ne trouve pas que cela soit très productif, sauf évidemment si ce sont des choses vraiment utiles qui ne se résument pas qu’à de l’argent.

Alors bien sûr, l’inégalité économique est bien présente, et il est évident que nous « petits occidentaux » avons une chance énorme, mais ce genre de geste de sauveur est à mon sens délicat. Je ne pense pas que ce soit une bonne solution et ça ne les aidera d’ailleurs pas sur le long terme. De plus, cela crée des relations ambiguës et d’intérêt qui peuvent devenir agaçantes. Je ferai un article plus poussé sur cette problématique là et sur ce rapport « français-togolais » qui m’a parfois dérangée pendant mon séjour.  



Visite du village et culte vaudou

Nous rencontrons notre guide dont la présence est obligatoire (c’est le beau gosse tout de noir vêtu avec ses petites lunettes de soleil sur la photo ci-dessus) et nous passons environ deux heures à visiter le village. Nous allons d’abord à la cathédrale Notre-Dame du Lac Togo, puis à l’institut des aveugles, joli centre où les personnes non-voyantes sont accueillies et réapprennent à vivre en communauté par le biais de différents enseignements et activités. J’ai été agréablement surprise de voir une telle organisation implantée dans un si petit endroit. On aurait dit une sorte d’école adaptée et toute fleurie où l’amour, l’entre-aide et le respect sont rois.


Culte vaudou

Étant un pays majoritairement animiste (culte vaudou), nous croisons sur notre route toutes sortes de totems, autels et pierres sacrées qui sont honorés par le biais d’offrandes et de sacrifices. La vue de ces pierres et autres divinités recouvertes de poils, plumes ou cadavres d’animaux en état de décomposition accompagnées de leur odeur accentuée par la chaleur me retournent un peu l’estomac (pauvres bébêtes).

Je ne suis pas croyante, mais je suis incapable d’affirmer que les convictions d’autres personnes n’existent pas car je n’en ai pas fait l’expérience et je n’en sais rien. Il me semble que c’est ce que l’on appelle agnosticisme?

Bref, j’ignore beaucoup de choses, mais dans le doute, le fait d’être entourée de ces représentations, qui pour certaines symbolisent le mal et qui semblaient nous regarder avec insistance, me déstabilisait un tantinet.  Finalement, je pense qu’elles m’effrayaient autant qu’elles me fascinaient, c’était un sentiment étrange.


Les arbres des jumeaux

Nous nous sommes ensuite dirigés vers les fameux arbres des jumeaux. On ne croise presque personne, on se sépare un peu, on avance à des rythmes différents. J’étais avec Joy je crois lorsque j’ai croisé une petite fille qui devait avoir peut-être trois ans, elle se promenait seule, pieds-nus, personne n’était là. Elle portait sur sa tête une boite de conserve remplie de cailloux, imitant les porteuses, ces femmes travailleuses qui symbolisent si bien l’Afrique, imitant sa maman sans doute…

Je n’avais jamais vu un si petit être en totale solitude, surtout vu que nous étions dans une zone un peu reculée et que nous n’avions croisé personne. Le vide dans son regard m’inquiétait un peu, mais elle ne parlait pas français et après quelques minutes d’échanges gestuels on a décidé de partir. Elle a fait de même en enjambant avec ses tout petits pieds les grosses pierres qui la conduiraient là ou bon lui semblait. On étaient quand même scotchées par cette élan d’autonomie et d’indépendance à un si jeune âge.


Nous sommes donc enfin arrivés aux pieds de ces fameux arbres. Il s’agit de deux arbres sacrés, l’un représentant le mâle, l’autre la femelle. Ces arbres sont vénérés et des cérémonies y ont lieux à chaque naissance de jumeaux (une semaine après la naissance je crois). Ils sont alors recouverts de tissus, et des sacrifices sont réalisés. Il y a donc des traces de sang un peu partout, encore et toujours. On nous affirme également que toute femme qui s’assoit sur les racines de ces arbres aura des jumeaux à coup sûr.

J’ai donc préféré ne pas trop m’en approcher, on n’est jamais trop prudent.


Baignade dans le lac

Après ces belles découvertes nous avons pris la pirogue en sens inverse et nous sommes partis vers une petite plage pour nous baigner car la chaleur était devenue insupportable. Il y avait de la musique, beaucoup de gens se reposaient à l’ombre, d’autres dansaient sur le sable, d’autres jouaient dans l’eau. C’était convivial.

Les fonds de cette eau trouble étaient carrément douteux, il y avait de la vase et nous sentions avec nos pieds (une des sensations que je déteste les plus au monde) des choses dont nous ne préférions pas connaitre la nature. Certains n’ont pas voulu y aller mais avec Thib’s et Joy on s’est dit qu’on était des bonhommes et qu’on n’était pas là pour faire des manières. C’était sans compter le jeux très rigolo des enfants qui s’amusaient à plonger et rester en apnée jusqu’à ce qu’ils atteignent nos chevilles qu’ils frôlaient ou tiraient d’un coup. On a hurlé quelques fois en tant que bonnes victimes que nous sommes et après une demi heure de bizutage nous nous sommes remis en route.

 


La maison des esclaves – Agbodrafo

Wood, un commerçant négrier d’origine anglaise a pendant des années été le propriétaire de cette maison de l’horreur et a condamné des centaines d’esclaves provenant du Togo ou de différents pays voisins. La maison a été construite à un endroit clé, près des côtes, permettant la facilité de ces échanges sordides

Je n’ai personnellement pas fait de photos de cet endroit car je n’en ai pas ressenti l’envie.  L’ambiance pesante de cette maison ne me paraissait pas adéquate avec ce geste, je trouvais qu’il y avait un certain respect à avoir et ce n’était pas quelque chose de divertissant qui devait obligatoirement être remémoré à l’aide d’un appareil photo. Je me suis juste plongée dans cette maison et dans cette atmosphère au travers de mes sens, si je peux le dire ainsi.

J’ai uniquement pris une photo des panneaux d’entrée car je trouvais cette image ou ce texte à la fois durs, beaux et pertinents :

Je vous laisse cependant le lien d’un site touristique togolais qui de manière synthétisée vous en apprendra plus sur l’histoire de cette maison, et qui est accompagnée de photos. Je vous conseille d’y jeter un coup d’œil car je pense que cette histoire et ces photos peuvent vous aider à mieux comprendre ce que je vais tenter de décrire :  Maison des esclaves

Si vous avez été voir, vous vous êtes sûrement dit qu’il s’agit d’une maison coloniale digne de film, et c’est vrai qu’avec nos petits yeux de blancs bien lotis il est difficile d’appréhender la réalité autrement que par les mises en scène que nous avons pu imprégner sur cette problématique depuis notre jeunesse. Cependant cette fois-ci, il n’y avait pas cette distance entre fiction et réalité , nous n’étions pas sur un tournage de cinéma ni dans un musée et les horreurs que ces murs renferment ont bel et bien existées. Elles étaient restées là pendant tout ce temps.


Visite du sous-sol

Nous sommes rentrés par la salle à manger, il faisait sombre, nous avons fait un tour dans les chambres des propriétaires, pièce tout à fait correctes qui transmettaient une sensation de confort fut un temps. Après cette petite inspection des lieux, le guide nous fait revenir dans cette pièce centrale qu’est la salle à manger. Le plafond est troué, les planches de parquet craquent, certaines ont déjà cédé sous le poids des années.

Il nous demande de faire attention et de ne pas marcher n’importe où. Au milieu de la pièce, il y a une énorme table en bois, table autour de laquelle se réunissaient des monstres pour apprécier leur repas en toute tranquilité.

Au pied de cette table, nous apercevons une trappe qui donne sur un sous-sol plongé dans l’obscurité. Le guide nous explique que cette trappe été utilisée pour jeter les restes de nourriture (si il y en avait) aux hommes prisonniers de ce parquet. On s’approche de ce trou, et le guide me propose de passer dans la trappe en premier. Oh bordel, moi? Euh d’accord… On ne voit rien, il me dit de sauter dedans, car je crois qu’il n’y avait même pas d’échelle. Je saute donc dedans, telle une souris fugitive, suivie de ma bande de petits copains. Et là : Whaaaaaa ! On se retrouve accroupis dans la pénombre, le plafond étant trop bas pour se maintenir debout. Je n’ai aucune idée de la hauteur de cette pièce. 1m20? 1m30 peut-être? Je ne sais plus.

Je me permets d’ajouter une photo qui n’est pas de moi mais que j’ai trouvé sur internet à l’adresse suivante : blog melonwotogo

95486913

Comme vous pouvez le voir, le sol n’est que sable, les mûrs sont faits de briques rouges et différentes pièces sont démarquées et accessibles par de petites « portes-trous ». Nous visitons donc à quatre pattes cet endroit plus qu’oppressant à l’aide de la lumière de nos téléphones portables. Il y avait peut être trois pièces différentes, mais elles se ressemblaient toutes. Il n’y avait rien d’autre que ce que vous pouvez voir sur cette image, si ce n’est des petites trappes latérales qui servaient à faire rentrer les esclaves à quatre pattes depuis l’extérieur de la maison (visibles sur les photos extérieures du lien ci-dessus) et pas mal de chauve-souris qui y avaient élu domicile.

En dehors de l’atmosphère déjà pesante liée à ce côté d’enfermement et de manque d’espace, il y avait quelque chose qui nous a marqué plus que tout.

Et c’est cette odeur… cette odeur encore une fois très difficile à décrire. Je n’aime pas tellement la comparaison que je vais faire et je tiens à préciser qu’il n’y a rien de discriminatoire là-dedans, mais c’est la première chose à laquelle mon cerveau a associé ce ressenti. Cette odeur me faisait tout simplement pensé aux fois ou j’ai pu être en contact avec certains sans domicile fixes, dans les transports publics ou autre. Cette odeur corporelle un peu dure à définir, qui est un mélange d’un peu plein de choses et qui nous fait tanguer entre sentiment de rejet et d’empathie. Cette fois-ci, c’était un parfum très similaire, mais beaucoup plus accentué, beaucoup plus ancré. Il y avait également quelque chose d’autre, une odeur encore plus particulière qu’on ne connaissait pas.

On était tous assez choqués et on a demandé au guide ce qui sentait encore comme ça. Il nous a expliqué que toutes ces années d’esclavage font que tous les fluides corporels, qu’il s’agisse d’urine, de transpiration, d’excréments, ou tout simplement de liquides issus du processus de décomposition des corps ensevelis sous le sable et maintenus dans ces sous-sol à température assez fraiche conservaient tout ceci.

Il n’arrivaient pas à faire partir cette odeur.

Ces personnes vivaient donc accroupies pendant de longs mois (si ils y arrivaient), subissaient la faim et la soif, l’entassement et la souffrance, le manque d’hygiène et l’absence de liberté. Ils vivaient tous enfermés sous ce parquet, parfois trahis par leurs propres frères, loin des regards et du confort. Ils n’avaient pas de quoi se laver, aucune pièce pour faire leurs besoins et aucune intimité. Nombreux étaient ceux qui ont perdu la vie dans ce sous-sol mais leurs corps n’étaient pas retirés. A quoi bon? ils avaient sûrement autre chose à faire.  Les survivants vivaient donc à leurs côtés, et attendaient.

Attendaient quoi? La mort? La liberté? La pseudo-liberté dont la seule ambition se résumait à sortir de ce trou pour être exploités plus tard? 

Tout était mélangé, partout, dans chaque pièce. Hommes, excréments et cadavres. Hommes, excréments et cadavres. Hommes, excréments et cadavres.

Je n’ose pas imaginer à quoi ressemblait cette maison durant son occupation, mais c’est avec le cœur lourd et des images dures plein la tête que nous nous sommes dirigés vers le ciment effrité et planches de bois cassées qui servaient de sortie.

Tellement d’années sont passées depuis la fermeture de cette maison, et pourtant, l’odeur et le désarroi vécu dans ces lieux demeurent pour toujours. Si l’on écoutait avec son cœur je suis sûre qu’on pourrait entendre des cris et des plaintes, coincés entre ces murs et dans ce sentiment intemporel qu’est l’éternité. Toute cette ambiance prend aux tripes et on a envie que ça s’arrête. On a envie que ça s’arrête alors qu’on y a été enfermés de façon purement arbitraire pendant quinze petites minutes, et par simple curiosité.

Le fait de se retrouver dans un endroit aussi chargé historiquement et émotionnellement a été l’une des expériences les plus marquantes de ma vie.  C’est sûrement ridicule, voir égoïste de ressentir tout ça après cette micro introduction aux conditions de détention de ces personnes alors que l’on est uniquement capables d’imaginer ce qu’ils ont réellement vécu, mais je suis quand même « contente » d’avoir eu la chance de vivre un moment pareil. Cela m’a permis de prendre un peu moins de distance avec ces événements, de me rendre compte de beaucoup plus de choses, et puis surtout, de les ressentir. Je pense souvent très fort à toutes ces personnes qui ont injustement vécu de telles horreurs, et j’en suis sincèrement désolée. L’homme, son égoïsme, son ignorance et sa cruauté n’ont parfois pas de limites. Alors pardon, du fond du cœur.

Plus jamais d’esclavage.

Capture d_écran (16)

 

 

 

Copie de Le ptit BON

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Commentaires

One comment on “Culte vaudou et maison des esclaves”
  1. admin9380 dit :

    Quel article Poignant … Tu arrive vraiment à retransmettre tes sentiments et ton ressenti, je n’ai pas eu « la chance » de découvrir ces endroits durant mon court séjour de 3 semaines au Togo, mais si je dois y retourner (et j’y retournerais) je pense que j’irais visiter cette maison des esclaves car cette partie de l’histoire m’a toujours profondément touchée, tout comme la shoa avec les juifs mais c’est une autre histoire .

    En tout cas merci Laura pour ce témoignage poignant.

    J'aime

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